La légende…

En ce temps-là, le bourg de Steinfort ne brillait pas d’un éclat extraordinaire. Les comtes, barons, chevaliers et gens de fiefs, guerroyaient au loin tandis que les habitants de la cité peinaient dur et ferme. Les tisserands filaient consciencieusement le chanvre pendant que les cordonniers frappaient avec courage le cuir, et que les bûcherons du bois de Beauvoorde besognaient de la cognée ou de la hache pour abattre force bois destinés à « charpenter » les lourds moulins à vent; ou bien encore ils taillaient les ramées destinées aux immenses feux de cheminées car oncques n’avait été employé dans ces régions le charbon de terre.

Les historiens flamands affirment que dans la Seigneurie de « Steinfort », qui dépendait alors de la fameuse Châtellenie de Cassel, s’élevait à deux portées de flèches du manoir et du côté du bois une modeste cense bâtie à cheval sur la rivière de la « Ey Beck ». Là, vivait de père en fils la famille de Jan de Steinfort dont les mâles étaient tous gens de métier, bons fileurs de chanvre, bûcherons hardis ou cordonniers adroits. Le père Jan avait au suprême degré les qualités de ses ancêtres et, à vingt lieues à la ronde il n’y avait de meilleur artisan que lui, aussi expert dans l’art de manier la navette, ou « wevers-spoel », que la hache du bûcheron ou « kapmes » ou encore le simple marteau plat du cordonnier. Il était indifféremment connu sous le nom de « Jan de Wever », de « Jan de Houthakker » ou de « Jan de Schoenmaker ». C’était un gaillard d’une taille gigantesque et d’une force herculéenne. Du reste la force était héréditaire dans la famille; mais Jan plus particulièrement avait une renommée extraordinaire, renommée dont il ne se souciait guère toutefois car l’artisan flamand jamais ne pêcha par orgueil.

Les pieds solidement plantés comme les robustes chênes de son pays, les jambes et le torse moulés, des bras comme de jeunes baliveaux, une poitrine large comme la table du corps de garde du castel seigneurial, une bonne tête de flamand avec des yeux bleus et des cheveux blonds qui lui descendaient jusqu’aux épaules, tel était notre ami « Jan »; lequel n’était pas gêné, lorsque Jacques Lauwaert le brasseur du bourg l’y invitait, à prendre sous chaque bras une tonne de « Oudebier » qu’il descendait par le large escalier de marbre dans les immenses caves du manoir lorsque le seigneur de « Steinfort », Thibaut-le-Hardi, avait à sa table des invités de marque; grands chasseurs et fins gourmets, venus dans le pays de « l’Out-Land » poursuivre le renard, le loup, le sanglier ou le cerf.

La famille de Jan paraissait à l’aise et, parce que lui et les siens connaissaient et pratiquaient trois métiers, jamais le travail ne fit défaut. Jan était même devenu, depuis plus de vingt ans, le cordonnier en titre de l’Empereur des Francs, Carolus Magnus. Or l’on sait que Charlemagne, le glorieux fils de la Princesse « Berthe aux grands pieds », avait imposé comme unité de mesure dans le vaste empire soumis à sa juridiction la longueur de ses brodequins et qu’il avait le pied difficile à chausser.

On sait également que le Grand Empereur, attiré par la réputation d’adresse du cordonnier flamand célèbre dans toute la Neustrie, était passé par Steinfort en s’en allant faire campagne en Saxe. Le disciple de Saint-Crépin avait fourni à l’Empereur une paire de chaussures si solides, si bien faites, si bien conditionnées, que cette paire de chaussures durait encore lorsque quatre ans plus tard l’Empereur partait pour l’Espagne combattre les païens et les musulmans.

En témoignage de sa reconnaissance, Charlemagne avait délégué son neveu Roland pour faire présent au fameux cordonnier flamand d’un magnifique haubert ou cuirasse métallique, d’un heaume ou casque d’acier, et d’une épée de la meilleure trempe. La cuirasse avait la circonférence de la tour ogivale de la chapelle du manoir de Steinfort; quant au casque, il eût pu servir de baignoire au jeune rejeton de Messire Thibaut. L’épée véritable merveille d’art, mesurait près de cinq coudées, elle était large comme les deux mains.

Jan pendit le tout dans l’âtre de la cense paternelle.

Or, à quelques années de là, il y eut grande douleur au pays des flamands à cause de la mort du Grand Empereur Charles et peu de temps après on vit déboucher par la route de Castrum (aujourd’hui Caëstre) une bande effarée de clercs et de laïcs, d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, traînant derrière eux des bêtes de somme et des provisions sur des chariots. Par ce monde qui s’abattait sur le bourg on apprit bientôt une nouvelle terrifiante, à savoir que les « Noordmans » (hommes du Nord) s’avançaient en saccageant tout sur leur passage. Ces « Noordmans » (ou Normands) avaient remonté la Seine jusqu’à Lutèce avec une flotte nombreuse, et une bande d’entre eux composée de plusieurs milliers avait gagné les villes de la Neustrie. Ils songeaient à repartir par la Mer du Nord, en se promettant de faire partout table rase.

Alors les gens du bourg de Steinfort comprirent que leur heure était proche, ils se recommandèrent à Dieu, se mirent en devoir de faire pénitence et de disposer de leurs biens temporels pour le salut de leurs âmes. Des chroniqueurs de bonne foi nous disent qu’il ne se trouva, dans le bourg de Steinfort, qu’un seul habitant qui ne fut pas atteint de la peur et qui ne voulut donner un sol tournois ni même un rouge liard, estimant avec juste raison, disait-il, que son « honneur de flamand », sa « dignité d’artisan », et sa qualité de « féal sujet » ne lui permettaient pas de se montrer à ce point couart; car notre brave Jan se rappelait les paroles du « Grand Empereur » que son neveu Roland lui avait rapportées 20 ans auparavant en lui faisant don du haubert, du heaume et de l’épée, qui ne sont point ornement pour vilains.

Cependant que toujours « Jan Van Steinfort » et ses deux fils, Gilles et Jacobus, tapaient à coups répétés sur le dur cuir flamand, à coups si rudes et si violents que là-bas sur les côtes du Mont Cassel l’écho était réveillé et allait se répercuter contre les flancs du Cast-Berg, Jan, en crachant dans sa main droite pour faciliter le va et vient du marteau disait à ses fils:
« Hardi, mes gars! Samedi, s’il plaît à Dieu, nous viderons une tonne de bière chez Siska, la bonne hôtesse du Boernholl, à la santé des maudits Normands qui oncques n’oseront s’approcher de Steinfort ».

Le supérieur du Prieuré de Saint-Laurent, le pieux abbé Jérôme, avait décidé de faire une visite à la famille du cordonnier qui continuait à travailler sans trouble mais qui depuis le dimanche après vêpres n’avait mis le pied à la chapelle alors que toute la population s’était réfugiée dans les églises et priait avec ferveur.

Moitié craintif, moitié tremblant, le bon abbé avait pénétré dans la cense par la grande porte dont les montants étaient deux chênes, les deux plus beaux du bois de Beauvoorde, abattus de la main même du grand-père de Jan et équarris avec soin.

« Mon père, avait répondu le cordonnier, nous sommes de bons chrétiens et j’ai fait voeu au grand Saint-Pierre, le patron du bourg, à Saint-Laurent, le protecteur du prieuré, comme à Saint-Crépin, le modèle des cordonniers, de ne plus jamais vider une seule tonne de bière si au moment du danger je ne suis pas au premier rang; et si par mon courage et celui de mes fils je ne contribue pas, pour ma part, à chasser de notre pays les maudits païens dont vous me parlez! Aide-toi et le ciel t’aidera! Voilà, mon Révérend Père, la devise de ma famille. A quoi bon s’alarmer d’avance? A quoi servirait-il de distribuer les quelques biens que j’ai eus tant de peine à ramasser à la sueur de mon front et à la force de mes bras, si demain ils doivent tomber bon gré mal gré aux mains de ces mécréants? ».

« C’est bien mon fils, répondit le prieur, et que le Seigneur vous exauce ».

Le lendemain, c’était le jeudi de Laetare, jour de Mi-Carême… Le pâle soleil de mars montait lentement à l’horizon flamand, pour éclairer cette vaste plaine aux tons gris et mornes qui se déroule entre le municipe de Steinfort et la ville de Cassel.

Mais cette plaine toujours si triste paraît tout à coup s’animer ; de toutes parts, on voit s’agiter, rapides et décidés, des hommes d’armes; c’était les Rois de la Mer, ainsi que s’intitulaient les Normands, qui de la route de Castrum avaient contourné le bourg et se présentaient par la route de Cassel devant la herse qui commandait la principale entrée de Steinfort au lieu dit « La Barrière ».

« La gueularde », la plus forte cloche de la chapelle du manoir, lançait à travers la plaine flamande ses notes les plus lugubres.

« Jan van Steinfort », qui s’était levé avant le jour, se mit à genoux avec ses deux fils et adressa au Ciel une prière… « Mes fieux! Laissons là pour l’instant la besogne de cordonnier car meilleur travail nous appelle au dehors; il nous faut aujourd’hui essayer si le cuir normand se laissera facilement tanner ».

Jan décrocha sa cuirasse et s’en revêtit, puis il posa sur sa blonde tête le heaume orné de plumet aux couleurs du pays. Il baisa la poignée de son épée qui était en forme de croix mais ne s’en ceignit pas; l’ayant apposée debout à l’orée de l’alcôve du grand lit où chaque soir il se reposait, dit à ses fils:
« Dieu me garde de vouloir souiller cette sainte épée par le sang des mécréants. Je sais du reste mieux manier le marteau de fer forgé et la kape-mes d’acier poli! Que le grand Saint-Crépin, le bon cordonnier du bon Dieu qui toute sa vie durant fut un bon frappeur de marteau me vienne en aide, qu’il me donne le courage de taper comme lui, dur et ferme pour la défense de nos libertés. Vous, mes gars, suivez-moi et si à Dieu ne plaise je trouve la mort en combattant, ramassez ma carcasse, portez-la sur le lit où est mort mon père et où mon grand-père a rendu son âme à Dieu, appelez alors le père Jérôme pour qu’il vienne réciter les prières des morts, après quoi et avant que les Normands ne soient arrivés à notre cense, vous construirez avec « du coeur de chêne » mon cercueil que vous coucherez dans le lit de la « Ey-Beck », la face tournée vers le pays de Francs et l’épée du Grand Empereur plantée à mes pieds en guise de croix ».

En deux bons, Jan fut à la barrière… Il était grand temps ! Déjà, la herse était forcée.

Mais, alors on vit dans Steinfort un spectacle inoubliable. Jan qui avait à sa ceinture le marteau de cordonnier et entre ses rudes mains le solide « kape-mes » au long manche, faisait des moulinets terribles, comme jamais n’en firent les moulins de Cassel par la plus forte des tempêtes. Tels les blés mûrs s’abattant devant le moissonneur qui s’avance, les Normands tombent d’estoc et de taille pour oncques ne se relever. Sus aux infidèles! Point de quartier! Fier comme le lion des Flandres, le cordonnier secoue de temps en temps sa blonde chevelure; il a tout l’air d’un vrai baron, sous sa cuirasse bat son coeur courageux! Et dans la bataille notre solide flamand se démène rudement.

« A l’aide! A l’aide! » clament les ennemis pendant que d’autres s’écrient : « Enfuyons au plus vite! ». Et voilà que sur ce mot, un grand nombre tournent le dos. Jan ne se fatigue pas! Toujours il frappe! Toujours il abat! La route de Cassel s’éclaircit et par le Ryveld les païens commencent à fuir à la débandade! Du bourg, quelques habitants s’étaient rendus à la chapelle porter la grande nouvelle. Peu à peu tous les gens de Steinfort accourent à la rescousse, précédés par les deux fils de Jan qui foncent sur les truands en suivant de près leur père! Ceux du bourg voisin de Winnezeele, de Watou adviennent ensuite! Si bien que pour le soir les Normands qui avaient laissé le corps de plusieurs centaines d’entre eux pour féconder la plaine flamande gagnent définitivement le Nord. La nuit se met à tomber bientôt et la poursuite se continuant avec succès achève la déroute des païens, dont un grand nombre furent noyés dans les « rings slooten » et dans les lacs salés des Moëres.

Ce fut grande joie au prieuré de Saint-Laurent, comme au Castel de Messire Thibaut, et comme dans toutes les chaumières des tisserands, des bûcherons et des cordonniers du bourg. L’abbé Jérôme fit chanter le « Te Deum » et Jan de Steinfort, avec ses deux fils, prirent place dans le choeur pour remercier le grand Saint-Pierre, le courageux Saint-Laurent et le bon Saint-Crépin, de leur intervention qui sauvait Steinfort des horreurs du pillage.

Jan, toujours aussi modeste, réintégra la cense paternelle; il y travailla pendant plus de cinquante années encore avec le même courage, et chaque jeudi de Laetare les magistrats de la bonne ville de Steinfort faisaient visite au fameux cordonnier.

Plus tard, quand Jan eut trépassé, les bonnes gens des Flandres dressèrent en effigie l’image du « Reuze van Steinfort ». Les cordonniers, les tisserands, les bûcherons et tous les autres corps de métiers précédés des baillis, des échevins et autres personnes notoires, promenaient le Reuze depuis la porte de La Barrière jusqu’au Bois de Beauvoorde à l’endroit où s’élevait la demeure de Jan! Seulement, le cortège fut avancé de quelques jours et sortit désormais le dimanche de Mi-Carême.

Les Ghildes de Steenvoort conservèrent longtemps ces traditions qui ne disparurent qu’après les horreurs de la guerre civile. Quelques années plus tard, les Amis de Fromulus ressuscitèrent cette coutume flamande à la satisfaction générale de tous les habitants de Steenvoorde, amoureux des vieux souvenirs.

Ici s’arrête la geste du Reuze de Steinfort.